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Histoire de la grippe : pandémies, mortalité et premiers vaccins

Dr Jean-Etienne PODIK — NutriCellScience — 16 octobre 2026

La date d’apparition de la grippe chez l’humain est inconnue. Des récits anciens évoquent des infections compatibles avec cette maladie, mais les premières descriptions ne constituent pas une preuve virologique. La pandémie de 1580 est un grand repère historique ; le virus grippal humain est isolé en 1933 et un vaccin inactivé est autorisé pour les civils aux États-Unis en 1945. Les estimations de mortalité, particulièrement celles de 1918, restent dépendantes des sources et des méthodes employées. [1–4]

Une maladie ancienne, sans « premier patient » identifiable

Les épisodes respiratoires décrits dans l’Antiquité, notamment dans les textes hippocratiques, sont parfois assimilés à la grippe. Cette attribution doit rester prudente : fièvre, toux et pneumonie peuvent correspondre à plusieurs agents infectieux. Aucun prélèvement ne permet de confirmer ces diagnostics rétrospectifs.

Pour parler de premières infections humaines, il faut donc distinguer trois questions : quand la maladie est-elle apparue, quand a-t-elle été décrite et quand son agent a-t-il été identifié ? Seule la troisième possède ici un repère expérimental précis : 1933. La pandémie de 1580 est, quant à elle, souvent retenue comme la première pandémie dont les descriptions correspondent clairement à la grippe, sans exclure des épisodes antérieurs. [1,2]

Les grandes étapes de l’histoire grippale

Période Épisode Interprétation historique
Antiquité Descriptions de maladies respiratoires épidémiques Compatibilité clinique possible ; diagnostic de grippe non confirmé.
1580 Pandémie largement documentée Repère solide dans les chronologies institutionnelles, sans identification du virus.
1889–1890 « Grippe russe » Pandémie respiratoire traditionnellement attribuée à la grippe ; agent causal non établi avec certitude.
1918–1920 « Grippe espagnole », A(H1N1) Crise mondiale majeure ; plusieurs vagues et impact inhabituel chez les jeunes adultes.
1957–1958 « Grippe asiatique », A(H2N2) Nouvelle pandémie ; les études de mortalité peuvent couvrir les années 1957–1959.
1968–1970 « Grippe de Hong Kong », A(H3N2) Impact décalé selon les pays et les vagues ; le sous-type H3N2 persiste ensuite dans la circulation saisonnière.
1977 Réémergence de A(H1N1) Épisode surtout marqué chez les jeunes, généralement distingué des grandes pandémies du XXe siècle.
2009–2010 Pandémie A(H1N1)pdm09 Nouveau virus pandémique ; une part importante des décès touche les moins de 65 ans.

Les noms géographiques sont des appellations historiques : ils ne démontrent pas le lieu d’origine d’un virus. Sources : [1,3,5–7].

Mortalité et létalité : deux dénominateurs différents

La mortalité dans la population rapporte les décès à tous les habitants. La létalité parmi les cas rapporte les décès aux personnes malades identifiées ; la mortalité parmi les personnes infectées inclut aussi les infections non diagnostiquées ou asymptomatiques. Ces indicateurs ne sont pas interchangeables.

Ainsi, 40 décès pour 100 000 habitants correspondent à 0,04 % de la population totale. Ce chiffre ne permet pas de calculer le risque de mourir après une infection sans connaître le nombre réel d’infections.

Quels taux de mortalité pour les grandes pandémies ?

Le tableau présente des ordres de grandeur mondiaux cumulés sur les périodes indiquées. Il ne s’agit ni de taux annuels uniformes ni d’estimations directement comparables : les critères vont de la surmortalité toutes causes aux seuls décès respiratoires.

Épisode Décès pour 100 000 habitants Part de la population Définition et réserve
1918–1920 Environ 1 000–3 000 dans des synthèses courantes Environ 1–3 % Fourchette historique citée par les CDC, pas un intervalle de confiance. Des reconstructions donnent un bilan inférieur. [4,8]
1957–1959 40 ; IC 95 % : 26–53 0,040 % ; IC : 0,026–0,053 % Surmortalité respiratoire mondiale modélisée sur trois ans, soit 1,1 million de décès ; IC : 0,7–1,5 million. [6]
1968 et vagues suivantes Environ 30 Environ 0,03 % Ordre de grandeur rétrospectif cité par les CDC ; période et méthodes variables. [8]
2009 : douze premiers mois Environ 1–7 Environ 0,001–0,007 % Décès respiratoires associés. La fourchette devient environ 1–11 pour 100 000 en ajoutant les décès cardiovasculaires. [7,8]

Pour les épisodes anciens comme 1580, un taux mondial précis donnerait une impression de certitude injustifiée. Les populations exposées et les décès sont trop imparfaitement documentés.

1918 : pourquoi le bilan reste-t-il discuté ?

Le chiffre d’environ 50 millions de morts demeure largement repris. Mais Spreeuwenberg et ses collègues ont proposé en 2018 une estimation de 17,4 millions de décès pour 1918–1919, à partir de données de mortalité de 13 pays et de l’Inde britannique. Cette étude corrige notamment les effets de la guerre et les tendances de mortalité. [3,4]

L’extrapolation mondiale d’archives géographiquement incomplètes est la difficulté centrale. Les choix de mortalité de référence et l’attribution des décès modifient fortement le résultat. L’estimation basse ne clôt pas le débat ; la valeur de 50 millions ne constitue pas davantage un décompte certain. La rédaction rigoureuse doit rendre visible cette divergence. [4]

Les premiers vaccins : des années 1930 à l’autorisation de 1945

Le vaccin antigrippal moderne devient possible après l’isolement du virus humain. La culture sur œuf embryonné, développée dans les années 1930, fournit une technique de production. Les travaux soutenus par l’armée américaine, avec notamment Thomas Francis et Jonas Salk, conduisent aux vaccins inactivés des années 1940. L’identification d’influenza B permet d’élargir les formulations. [2]

En 1945, un vaccin inactivé est autorisé pour les civils aux États-Unis. Cette date ne signifie pas une disponibilité simultanée dans tous les pays. Elle ne doit pas non plus être confondue avec les préparations bactériennes essayées pendant la pandémie de 1918, avant l’identification du virus. [2]

L’inadéquation vaccinale observée en 1947 illustre un problème durable : les virus évoluent. La création du réseau mondial de surveillance de l’OMS en 1952 structure ensuite le suivi international nécessaire à l’adaptation des vaccins. [9]

Ce que les études humaines permettent de conclure

Il s’agit ici d’histoire épidémiologique, sans intervention ni comparateur randomisé. Le classement ci-dessous est descriptif : C désigne des reconstructions observationnelles, D des indices historiques indirects. Aucune cotation ne transforme une estimation en certitude.

Source et plan Population et période Résultat Limites ; niveau
Spreeuwenberg et al., 2018 ; modélisation rétrospective 13 pays et Inde britannique ; comparaison aux années de référence ; 1918–1919 17,4 millions de décès estimés mondialement Extrapolation, représentativité des archives, corrections dépendantes du modèle ; C. [4]
Viboud et al., 2016 ; analyse de surmortalité 39 pays puis extrapolation mondiale ; 1957–1959 40 décès respiratoires pour 100 000 ; IC 95 % : 26–53 Données nationales hétérogènes et pays non observés ; C. [6]
Dawood et al., 2012 ; modélisation internationale Population mondiale ; douze premiers mois de circulation en 2009 201 200 décès respiratoires et 83 300 cardiovasculaires estimés Modèle combinant plusieurs sources ; fourchettes larges, pas décompte individuel exhaustif ; C. [7]
Récits anciens Populations et effectifs incertains Présence d’épisodes compatibles avec une infection respiratoire épidémique Ne permettent ni confirmation grippale ni taux mondial fiable ; D.

Ce que cette histoire implique pour la prévention

La succession des pandémies montre une grande variabilité de gravité. La baisse apparente de la mortalité mondiale entre 1918 et 2009 ne démontre pas, à elle seule, l’effet de la vaccination : les virus, l’immunité, les conditions de vie, l’accès aux soins et les méthodes d’estimation diffèrent. L’efficacité vaccinale doit être évaluée par des études spécifiques, avec leurs populations et leurs critères.

Le message utile pour la communication sanitaire est de distinguer la fréquence des infections, leur gravité individuelle et leur impact collectif. Un pourcentage mondial historique ne représente pas le risque d’un patient donné, à un âge donné, pendant une saison donnée.

Questions fréquentes

La grippe est-elle apparue en 1918 ?

Non. Des pandémies compatibles sont documentées bien avant 1918, notamment en 1580. La pandémie de 1918 est un épisode exceptionnellement meurtrier, pas l’apparition de la maladie. [1]

Existait-il un vaccin contre la grippe en 1918 ?

Pas de vaccin dirigé contre le virus grippal alors inconnu. Les essais de préparations bactériennes de l’époque ne correspondent pas à la vaccination antigrippale moderne. [2]

Pourquoi ne pas calculer la létalité de 1918 en divisant deux estimations mondiales ?

Parce que les estimations de décès et d’infections peuvent reposer sur des sources, définitions et périodes différentes. Leur quotient donnerait une précision trompeuse. [3,4]

Une pandémie est-elle forcément plus grave qu’une épidémie saisonnière pour chaque personne ?

Non. « Pandémie » décrit d’abord une diffusion mondiale ; la gravité et sa répartition par âge doivent être évaluées séparément. [5,7]

Références

  1. CDC. Pink Book, Chapter 12: Influenza. Repères historiques et virologiques.
  2. OMS. History of influenza vaccination. Histoire institutionnelle des vaccins.
  3. CDC. History of 1918 Flu Pandemic. 2018.
  4. Spreeuwenberg P, Kroneman M, Paget J. Reassessing the Global Mortality Burden of the 1918 Influenza Pandemic. American Journal of Epidemiology. 2018;187:2561–2567. Texte intégral et identifiants bibliographiques.
  5. Kilbourne ED. Influenza Pandemics of the 20th Century. Emerging Infectious Diseases. 2006;12:9–14.
  6. Viboud C et al. Global Mortality Impact of the 1957–1959 Influenza Pandemic. Journal of Infectious Diseases. 2016;213:738–745. DOI : 10.1093/infdis/jiv534. PMID : 26908781.
  7. Dawood FS et al. Estimated global mortality associated with the first 12 months of 2009 pandemic influenza A H1N1 virus circulation: a modelling study. Lancet Infectious Diseases. 2012. PMID : 22738893.
  8. CDC. First Global Estimates of 2009 H1N1 Pandemic Mortality Released by CDC-Led Collaboration. 2012.
  9. CDC. Influenza Historic Timeline 1930 and Beyond.

Synthèse narrative ciblée, sans revue systématique exhaustive. Les catégories de preuve sont adaptées à des données historiques ; elles ne cotent pas l’efficacité clinique des vaccins. Sources vérifiées le 16 octobre 2026.

Pour approfondir

Vaccination antigrippale et risque cardiovasculaire : que montrent les études ?

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