Cardio et prise de muscle : ce que l’on sait vraiment de l’effet d’interférence

AMPK, mTOR, PGC-1α… L’entraînement d’endurance ne « tue » pas automatiquement les gains musculaires. L’interférence existe dans certains contextes, mais elle dépend surtout de l’objectif, de la charge totale, de l’organisation des séances et du critère mesuré.

Le cardio empêche-t-il vraiment de prendre du muscle ?

Une explication simple circule depuis des années :

Le cardio active AMPK, AMPK inhibe mTORC1, donc le cardio bloque la prise de muscle.

Ce modèle a une valeur pédagogique, mais les données humaines ne soutiennent pas cette chaîne comme une explication unique — ni même suffisante — de l’« effet d’interférence ».

On parle d’entraînement concomitant lorsqu’un programme associe endurance et musculation. Les adaptations à ces deux formes d’exercice sont en partie spécifiques, mais elles ne sont ni totalement opposées ni systématiquement incompatibles. Une méta-analyse actualisée portant sur 43 études n’a pas observé, en moyenne, de diminution significative de l’hypertrophie du muscle entier ou de la force maximale par rapport à la musculation seule. Le signal le plus robuste concernait la force explosive, particulièrement lorsque les deux modalités étaient réalisées au cours de la même séance.

La bonne question n’est donc pas « le cardio bloque-t-il mTOR ? », mais plutôt : dans quelles conditions l’entraînement d’endurance risque-t-il de limiter une adaptation musculaire précise ?

D’où vient le concept d’interférence ?

En 1980, Robert Hickson publie une étude devenue classique. Pendant dix semaines, un petit groupe de participants suit un protocole combinant musculation et endurance particulièrement exigeant. Les gains de force du groupe combiné plafonnent, puis diminuent en fin d’étude, tandis que les performances aérobies continuent de progresser.

Cette expérience a joué un rôle fondateur, mais elle ne constitue pas à elle seule une règle générale. Son faible effectif et sa charge d’entraînement très élevée limitent la portée de l’extrapolation à des programmes plus réalistes.

Les synthèses modernes dessinent un tableau plus nuancé : l’entraînement concomitant est généralement compatible avec le développement de la force maximale et de la masse musculaire, tout en pouvant pénaliser davantage les qualités explosives. Une autre méta-analyse centrée sur l’hypertrophie des fibres musculaires rapporte un effet négatif très faible et à la limite de la significativité. La réponse dépend donc aussi de la manière dont l’hypertrophie est mesurée.

Deux programmes d’adaptation, avec de nombreux recouvrements

Le versant endurance

L’exercice d’endurance perturbe l’équilibre énergétique et calcique de la cellule. Des acteurs comme AMPK, p38 MAPK, CaMK et la calcineurine participent alors à des réseaux de signalisation qui favorisent notamment l’activité de PGC-1α, un coactivateur transcriptionnel important pour :

  • la biogenèse mitochondriale ;
  • l’angiogenèse ;
  • l’oxydation des substrats énergétiques ;
  • l’amélioration de la capacité à résister à la fatigue.

Le versant force et hypertrophie

La musculation impose principalement une tension mécanique. Plusieurs mécanismes de mécanotransduction — impliquant notamment les intégrines, les FAK et d’autres capteurs — contribuent à activer mTORC1 et à réguler la phosphorylation de cibles telles que p70S6K et 4E-BP1.

Cette réponse favorise la traduction protéique, la biogenèse ribosomale et, avec des stimulations répétées, l’hypertrophie.

Mais ces deux programmes ne sont pas deux interrupteurs indépendants. La musculation peut aussi activer AMPK, tandis que l’endurance peut modifier certaines composantes associées à mTOR. La réponse finale dépend de l’intensité, de la durée, du statut énergétique, de l’entraînement antérieur et de la récupération.

AMPK contre mTOR : pourquoi le duel est trop simple

AMPK détecte notamment une contrainte énergétique et contribue à réorienter temporairement les ressources cellulaires. Dans certains modèles expérimentaux, elle peut réduire l’activité de mTORC1. Cela ne signifie pourtant pas qu’une activation transitoire d’AMPK annule automatiquement la synthèse protéique provoquée par la musculation.

Chez l’humain, les réponses moléculaires sont simultanées, variables et dépendantes du contexte. Une mesure effectuée à un instant précis après une séance ne permet pas toujours de prédire l’adaptation observée après plusieurs mois.

L’interférence doit donc être envisagée comme un phénomène multifactoriel, auquel peuvent contribuer :

  • la fatigue résiduelle et la baisse de qualité des séances de force ;
  • une charge totale supérieure à la capacité de récupération ;
  • une disponibilité énergétique insuffisante ;
  • le chevauchement des groupes musculaires sollicités ;
  • la proximité des séances ;
  • les contraintes biomécaniques propres à chaque activité ;
  • l’historique d’entraînement et les différences individuelles.

Le niveau d’entraînement change-t-il la donne ?

Coffey et Hawley ont proposé en 2017 une hypothèse intéressante : chez le débutant, différentes formes d’exercice pourraient d’abord provoquer un profil d’adaptation relativement général, avant que les réponses ne deviennent plus spécifiques avec l’expérience.

Cette idée permet d’expliquer pourquoi un novice peut souvent améliorer simultanément sa force, sa masse musculaire et sa VO₂max. Mais elle reste une hypothèse difficile à tester. Les analyses disponibles n’ont pas confirmé de manière nette que le statut d’entraînement modifiait systématiquement l’effet de l’entraînement concomitant.

Chez l’athlète avancé, la marge de progression plus faible et la nécessité d’accumuler un entraînement très spécifique rendent néanmoins les compromis plus visibles en pratique.

Course ou vélo : l’un interfère-t-il davantage ?

Une méta-analyse de 2012 suggérait que la course pénalisait davantage la force et l’hypertrophie que le cyclisme. Des explications biomécaniques ont été proposées : davantage de contractions excentriques, de dommages musculaires ou de fatigue neuromusculaire.

Ces mécanismes sont plausibles, mais ils ne sont pas démontrés comme cause générale. Surtout, la méta-analyse actualisée de 2022 n’a pas retrouvé de différence significative entre course et cyclisme pour l’hypertrophie globale ou la force maximale.

Le choix de la modalité doit donc être guidé par les objectifs, la tolérance individuelle et la fatigue générée, plutôt que par une interdiction universelle de courir.

CrossFit®, Hyrox et sports hybrides : le compromis est l’objectif

Les disciplines hybrides associent contraintes mécaniques, stress métabolique et sollicitation cardiovasculaire. Elles ne cherchent pas nécessairement à maximiser une seule qualité physiologique, mais à développer plusieurs capacités compatibles avec la performance visée.

Dans ce contexte, le « compromis » n’est pas un échec du programme : il constitue souvent le résultat recherché. En revanche, plus l’objectif devient extrême — hypertrophie maximale, marathon de haut niveau ou force explosive de pointe — plus la programmation doit hiérarchiser les priorités.

Comment associer cardio et musculation en pratique ?

1. Définir la qualité prioritaire

Si l’hypertrophie ou la force est prioritaire, les séances de musculation les plus importantes doivent être réalisées avec un niveau de fraîcheur suffisant. Si l’endurance est prioritaire, la musculation doit soutenir cette qualité sans compromettre les séances clés.

2. Gérer la charge totale avant de chercher un coupable moléculaire

Le principal risque pratique est souvent un programme devenu trop volumineux pour être récupéré. Il faut surveiller les performances, la fatigue, le sommeil et les douleurs, puis ajuster fréquence, durée et intensité.

3. Espacer les séances lorsque la puissance compte

Séparer endurance et musculation d’au moins quelques heures peut aider à préserver la qualité de travail, surtout lorsque la force explosive est prioritaire. Les données ne montrent toutefois pas que cet espacement soit indispensable dans tous les cas pour développer la force maximale ou l’hypertrophie.

4. Choisir la modalité selon le contexte

Vélo, rameur, course ou ski-ergomètre n’imposent pas les mêmes contraintes. Le meilleur choix est celui qui répond à l’objectif tout en limitant la fatigue locale susceptible de dégrader les séances prioritaires.

5. Soutenir la récupération

Un apport énergétique suffisant, une consommation de protéines adaptée et un sommeil de qualité sont indispensables. Une disponibilité énergétique trop faible peut limiter les adaptations, quel que soit le partage exact entre cardio et musculation.

6. Périodiser

Il n’est pas nécessaire de développer toutes les qualités au même rythme toute l’année. Des blocs donnant temporairement la priorité à la force, à l’endurance ou à la puissance permettent de progresser sans abandonner les autres capacités.

Conclusion

Le cardio ne « tue » pas les gains musculaires. En moyenne, l’entraînement concomitant ne semble pas compromettre significativement l’hypertrophie du muscle entier ni la force maximale. L’effet le plus cohérent concerne la force explosive, notamment lorsque les deux modalités sont regroupées dans la même séance.

Le modèle « AMPK bloque mTOR » décrit une interaction possible, pas une explication complète. Les adaptations résultent d’un réseau de signaux biologiques auquel s’ajoutent des facteurs très concrets : fatigue, qualité des séances, charge totale, nutrition, contraintes mécaniques et récupération.

Pour la plupart des pratiquants, cardio et musculation peuvent donc coexister efficacement. La clé consiste moins à éviter une voie moléculaire qu’à organiser l’entraînement autour d’une priorité claire et d’une charge réellement récupérable.

Références

  1. Hickson RC. Interference of strength development by simultaneously training for strength and endurance. European Journal of Applied Physiology. 1980;45:255-263. https://doi.org/10.1007/BF00421333
  2. Coffey VG, Hawley JA. Concurrent exercise training: do opposites distract? The Journal of Physiology. 2017;595(9):2883-2896. https://doi.org/10.1113/JP272270
  3. Wilson JM et al. Concurrent training: a meta-analysis examining interference of aerobic and resistance exercises. Journal of Strength and Conditioning Research. 2012;26(8):2293-2307. https://doi.org/10.1519/JSC.0b013e31823a3e2d
  4. Schumann M et al. Compatibility of Concurrent Aerobic and Strength Training for Skeletal Muscle Size and Function: An Updated Systematic Review and Meta-Analysis. Sports Medicine. 2022;52:601-612. https://doi.org/10.1007/s40279-021-01587-7
  5. Lundberg TR et al. Effects of Concurrent Aerobic and Strength Training on Muscle Fiber Hypertrophy: A Systematic Review and Meta-Analysis. Sports Medicine. 2022;52:2391-2403. https://doi.org/10.1007/s40279-022-01688-x

Réponse

  1. […] de 15 000 participants a estimé une baisse de la pression de repos d’environ 4,5/2,5 mmHg avec l’exercice aérobie, 4,5/3 mmHg avec le renforcement dynamique et 6/2,5 mmHg avec l’entraînement combiné. Chez les […]

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