Quelques myrtilles par jour peuvent-elles programmer l’immunité du nourrisson ?

Infographie montrant un bébé mangeant une purée violette, le microbiote intestinal et la réponse immunitaire.

Et si quelques cuillères de myrtilles, introduites au bon moment dans l’assiette d’un nourrisson, faisaient bien plus que colorer sa purée ? Une étude américaine récente suggère que ce petit fruit bleu pourrait participer à l’éducation du système immunitaire dans une fenêtre où tout se joue : les premiers mois de la diversification alimentaire.

En bref

  • La période 4–12 mois est une fenêtre critique où le microbiote intestinal et le système immunitaire du nourrisson se construisent ensemble. Ce qu’on y introduit programme en partie la tolérance future.
  • Un essai randomisé en double aveugle (University of Colorado, 61 nourrissons) a testé l’ajout de 10 g/jour de poudre de myrtille lyophilisée comme premier aliment de diversification, entre 5 et 12 mois.
  • Résultats : baisse significative des symptômes allergiques et de l’IL-13 (cytokine pro-allergique), tendance à la hausse de l’IL-10 (cytokine de la tolérance), et modifications du microbiote (Blautia, Anaerostipes, Lactobacillus, Megasphaera).
  • Le mécanisme probable : les polyphénols et anthocyanes des myrtilles agissent comme des prébiotiques, nourrissent les bonnes bactéries et favorisent la production d’acides gras à chaîne courte (dont le butyrate), eux-mêmes garants de la tolérance immunitaire.
  • Ces résultats sont encourageants mais préliminaires : petit effectif, courte durée, et certains marqueurs n’atteignent que la limite de la significativité. Ce n’est pas une prescription, mais un signal scientifique cohérent.
  • Le message clé pour les parents : une diversification précoce, variée et riche en végétaux colorés est cohérente avec une programmation immunitaire favorable — la myrtille en est un bel exemple.

La diversification : une fenêtre où tout se joue

Entre 4 et 12 mois, le nourrisson quitte progressivement l’alimentation exclusivement lactée pour découvrir une diversité d’aliments solides. Cette période n’est pas qu’une étape nutritionnelle : c’est une fenêtre immunologique critique. Le système immunitaire intestinal apprend à distinguer ce qui est dangereux de ce qui est inoffensif — un processus appelé tolérance orale.

On a longtemps cru qu’il fallait retarder l’introduction des aliments potentiellement allergisants. Les données récentes montrent l’inverse : retarder la diversification au-delà de cette fenêtre peut augmenter le risque allergique (Prescott et al., Pediatr Allergy Immunol, 2008). L’essai LEAP, devenu une référence mondiale, a démontré que l’introduction de l’arachide entre 4 et 11 mois réduisait le risque d’allergie de 70 à 86 % chez les enfants à risque (Du Toit et al., N Engl J Med, 2015). Cette plasticité immunitaire est la base conceptuelle de l’étude sur les myrtilles : et si un fruit, lui aussi, pouvait éduquer favorablement le système immunitaire pendant cette fenêtre ?

Une épidémie d’allergies, et l’hypothèse des « vieux amis »

Le contexte est préoccupant : on estime à environ 300 millions le nombre d’asthmatiques et à 200–250 millions le nombre d’allergiques alimentaires dans le monde, avec une prévalence en hausse constante, surtout chez l’enfant (Pawankar, World Allergy Organ J, 2014). Pourquoi cette explosion en quelques décennies ?

L’hypothèse des « vieux amis » (évolution de l’hypothèse hygiéniste) propose une explication : nos modes de vie modernes nous privent des micro-organismes ancestraux qui, depuis des millénaires, entraînent et régulent notre système immunitaire. Sans ces signaux, l’immunité se dérègle et bascule vers l’inflammation et l’allergie (Rook, Front Allergy, 2023). Dans ce cadre, l’alimentation devient un levier majeur : nourrir les bonnes bactéries, c’est restaurer une partie de ces signaux perdus.

Le microbiote du nourrisson, chef d’orchestre de l’immunité

À la naissance, l’intestin se peuple de milliards de bactéries. Cette colonisation n’est pas anodine : elle définit une véritable fenêtre d’opportunité pour l’éducation immunitaire. Des perturbations précoces du microbiote laissent des traces durables, parfois jusqu’à l’âge adulte (Gensollen et al., Science, 2016).

Les grandes cohortes pédiatriques le confirment. Dans l’étude canadienne CHILD (plus de 1 100 nourrissons), une maturation retardée du microbiote à un an était associée aux quatre grandes maladies allergiques — eczéma, asthme, allergie alimentaire et rhinite — à cinq ans (Hoskinson et al., Nat Commun, 2023). Dans la cohorte danoise COPSAC, un microbiome immature à un an doublait le risque d’asthme à cinq ans (Stokholm et al., Nat Commun, 2018). Le message est clair : la trajectoire du microbiote pendant la première année conditionne le risque allergique futur.

Ce qui fragilise le microbiote infantile

Plusieurs facteurs perturbent cette construction. La césarienne prive le nouveau-né de la transmission bactérienne vaginale, réduit les bonnes bactéries (Bifidobacterium, Bacteroides) et favorise des germes opportunistes, augmentant le risque allergique et auto-immun (Inchingolo et al., Int J Mol Sci, 2024). Les antibiotiques prophylactiques administrés lors de la césarienne aggravent encore cette dysbiose néonatale (Moore et al., Acta Obstet Gynecol Scand, 2023). Face à ces facteurs souvent inévitables, l’alimentation de diversification représente un levier modifiable pour rééquilibrer la trajectoire.

Les myrtilles : des anthocyanes qui parlent au microbiote

La couleur bleu-violet intense de la myrtille trahit sa richesse en anthocyanes, une famille de polyphénols. Or les polyphénols ont une particularité : peu absorbés dans l’intestin grêle, ils atteignent le côlon où ils entrent en dialogue bidirectionnel avec le microbiote. Les bactéries les transforment en métabolites bioactifs, et en retour, les polyphénols favorisent certaines bactéries bénéfiques — un véritable effet prébiotique polyphénolique (Plamada & Vodnar, Nutrients, 2021).

Cet effet est documenté pour les baies. Un extrait de canneberge riche en polyphénols (proches de ceux de la myrtille) enrichit le microbiote en Akkermansia muciniphila et en bactéries productrices d’acides gras à chaîne courte, tout en protégeant la barrière intestinale (Anhê et al., Gut, 2015). Le paradigme est donc posé : les myrtilles peuvent remodeler la composition microbienne dans un sens favorable.

L’étude clé : des myrtilles dès la diversification

C’est dans ce contexte qu’une équipe de l’University of Colorado Anschutz Medical Campus a conçu un essai randomisé contrôlé en double aveugle, publié en 2025 dans Nutrients (Venter et al., Nutrients, 2025). Le protocole :

  • 76 nourrissons recrutés, dont 61 ont terminé l’étude (environ 30 dans le groupe myrtille, 31 dans le groupe placebo) ;
  • âge de 5 à 12 mois, au début de la diversification ;
  • 10 g par jour de poudre de myrtille lyophilisée (ou un placebo équivalent) comme l’un des premiers aliments solides ;
  • suivi des symptômes allergiques, de biomarqueurs immunitaires sanguins et de la composition du microbiote intestinal.

Les résultats sont cohérents et prometteurs :

  • une réduction des symptômes allergiques dans le groupe myrtille (p = 0,05) ;
  • une baisse significative de l’IL-13 (p = 0,035), cytokine pro-allergique de type Th2 ;
  • une tendance à la hausse de l’IL-10 (p = 0,052), cytokine clé de la tolérance immunitaire ;
  • des modifications du microbiote, avec des corrélations impliquant Blautia, Anaerostipes, Lactobacillus et Megasphaera — des genres associés à la production d’acides gras à chaîne courte.

Autrement dit, l’ajout de myrtilles a déplacé le profil immunitaire dans le sens de la tolérance plutôt que de l’allergie, en parallèle de changements microbiens cohérents.

IL-13 et IL-10 : la balance de la tolérance

Pourquoi ces deux cytokines comptent-elles autant ? L’IL-13 est un acteur central des maladies allergiques : elle provoque l’hyperréactivité bronchique, la production de mucus, le remodelage des voies aériennes et coopère avec l’IL-4 pour fabriquer des IgE. C’est d’ailleurs une cible des biothérapies de l’asthme sévère (Pelaia et al., Front Pharmacol, 2022). Voir l’IL-13 baisser chez un nourrisson est donc un signal cliniquement pertinent.

À l’inverse, l’IL-10 est le médiateur central de la tolérance : produite par les lymphocytes régulateurs (Treg et Breg), elle calme l’inflammation et apprend au système immunitaire à « accepter » les allergènes (Boonpiyathad et al., Semin Immunol, 2019). Sa tendance à la hausse, même à la limite de la significativité (p = 0,052), va exactement dans le sens biologique attendu d’une immunité qui apprend la tolérance.

Le chaînon manquant : les acides gras à chaîne courte

Comment relier des myrtilles dans l’assiette à une cytokine dans le sang ? La réponse passe par les acides gras à chaîne courte (AGCC), en particulier le butyrate, produits par les bactéries lorsqu’elles fermentent fibres et polyphénols. Ces molécules favorisent la différenciation des lymphocytes régulateurs intestinaux, renforcent les jonctions serrées de la barrière épithéliale, réduisent la production d’IgE et préviennent les allergies alimentaires (Luu et al., Front Immunol, 2020).

Pendant les 1 000 premiers jours, le butyrate joue un rôle critique dans l’homéostasie immunitaire intestinale, l’induction de la tolérance alimentaire et la prévention des allergies (Di Costanzo et al., Life, 2021). Les genres bactériens enrichis dans l’étude myrtille — Anaerostipes, Blautia — sont précisément des producteurs de butyrate. La boucle se referme : myrtilles → microbiote favorable → AGCC → tolérance immunitaire.

Une « immunonutrition » développementale

Cette logique n’est pas nouvelle : c’est exactement celle du lait maternel. Ses oligosaccharides (HMO) modulent le microbiote néonatal, renforcent la barrière intestinale et régulent l’équilibre immunitaire vers la tolérance (Zuurveld et al., Front Immunol, 2020). Les polyphénols des myrtilles semblent mimer et compléter cet effet une fois la diversification commencée.

On parle alors d’immunonutrition développementale : utiliser des interventions nutritionnelles ciblées (prébiotiques, polyphénols, fibres, oméga-3) pendant la fenêtre des 1 000 premiers jours pour prévenir les allergies (Coppola et al., Front Nutr, 2022). Plus largement, les régimes riches en fibres et polyphénols végétaux favorisent les bactéries productrices d’AGCC (Tomova et al., Front Nutr, 2019), ce qui inscrit la myrtille dans une stratégie globale et cohérente de programmation immunitaire précoce (Renz & Skevaki, Nat Rev Immunol, 2021).

Ce que l’étude ne dit pas : les limites

L’enthousiasme doit rester mesuré. Plusieurs limites importantes appellent à la prudence :

  • Petit effectif (61 nourrissons) : les résultats demandent à être reproduits sur de plus grandes cohortes ;
  • Courte durée : on ignore si les bénéfices persistent à long terme, jusqu’à l’âge où les allergies se déclarent vraiment ;
  • certains résultats sont à la limite de la significativité (IL-10 à p = 0,052, symptômes à p = 0,05) ;
  • il s’agit d’une poudre lyophilisée standardisée à 10 g/jour, pas de myrtilles fraîches données au hasard ;
  • l’étude établit des associations, pas une preuve définitive de prévention clinique des allergies.

Il ne s’agit donc en aucun cas d’une recommandation de « traiter » ou de « prévenir » une allergie avec des myrtilles. C’est un signal scientifique cohérent et prometteur, à confirmer.

Ce que les parents peuvent en retenir

Au-delà de la myrtille elle-même, le véritable enseignement est plus large et rassurant :

  • privilégier une diversification ni trop précoce ni trop tardive, en suivant les repères de votre pédiatre ;
  • proposer une variété de végétaux colorés (fruits, légumes), naturellement riches en polyphénols et en fibres ;
  • comprendre que ces aliments nourrissent le microbiote autant que l’enfant, et participent à l’éducation de son immunité ;
  • les myrtilles, bien tolérées et appréciées, sont un excellent candidat parmi d’autres végétaux dans cette palette.

Conclusion

« Programmer » l’immunité d’un nourrisson avec quelques myrtilles serait une formule excessive. Mais l’idée sous-jacente est solide : la fenêtre de la diversification est un moment où l’alimentation dialogue intimement avec le microbiote et le système immunitaire en construction. En offrant des polyphénols qui nourrissent les bonnes bactéries et stimulent la production de butyrate, la myrtille pousse la balance immunitaire vers la tolérance plutôt que vers l’allergie.

L’étude du Colorado n’est qu’une première brique, à confirmer par de plus grands essais. Mais elle illustre magnifiquement la théorie adaptative de la santé : ce que nous mangeons, dès les premiers mois, façonne durablement notre capacité à coexister pacifiquement avec notre environnement. Le petit fruit bleu n’a pas fini de nous surprendre.

Questions fréquentes

À quel âge peut-on introduire les myrtilles chez un nourrisson ?

Dans l’étude, elles étaient introduites entre 5 et 12 mois, en parallèle des autres aliments de diversification. En pratique, les fruits écrasés ou en compote peuvent être proposés dès le début de la diversification, généralement autour de 4–6 mois, selon les repères de votre pédiatre et la tolérance de l’enfant.

Les myrtilles peuvent-elles vraiment prévenir les allergies ?

Pas de conclusion hâtive. L’étude montre une baisse des symptômes allergiques et un profil immunitaire plus tolérant, mais sur un petit effectif et une courte durée (Venter et al., 2025). C’est un signal encourageant, pas une garantie de prévention. Aucune allergie ne se « traite » avec des myrtilles.

Pourquoi les myrtilles plutôt qu’un autre fruit ?

Pour leur exceptionnelle richesse en anthocyanes, ces polyphénols bleu-violet qui agissent comme des prébiotiques et nourrissent les bactéries productrices de butyrate (Plamada & Vodnar, 2021). Cela dit, d’autres fruits et légumes colorés partagent ces propriétés : la variété reste la meilleure stratégie.

Quel est le lien entre microbiote et allergies du nourrisson ?

Une maturation retardée du microbiote pendant la première année est associée à un risque accru d’eczéma, d’asthme, d’allergie alimentaire et de rhinite (Hoskinson et al., 2023). Nourrir favorablement ce microbiote, notamment via les fibres et polyphénols, soutient une trajectoire immunitaire plus tolérante.


Références scientifiques

  1. Venter C, et al. Blueberry Consumption in Early Life and Its Effects on Allergy, Immune Biomarkers, and Their Association with the Gut Microbiome. Nutrients. 2025;17(17):2795. PMID 40944184
  2. Prescott SL, et al. The importance of early complementary feeding in the development of oral tolerance. Pediatr Allergy Immunol. 2008;19(5):375–380. PMID 18266825
  3. Du Toit G, et al. Randomized trial of peanut consumption in infants at risk for peanut allergy (LEAP). N Engl J Med. 2015;372(9):803–813. PMID 25705822
  4. Pawankar R. Allergic diseases and asthma: a global public health concern. World Allergy Organ J. 2014;7(1):12. PMID 24940476
  5. Rook GAW. The old friends hypothesis: evolution, immunoregulation and essential microbial inputs. Front Allergy. 2023;4:1220481. PMID 37772259
  6. Gensollen T, et al. How colonization by microbiota in early life shapes the immune system. Science. 2016;352(6285):539–544. PMID 27126036
  7. Hoskinson C, et al. Delayed gut microbiota maturation in the first year of life is a hallmark of pediatric allergic disease. Nat Commun. 2023;14(1):4785. PMID 37644001
  8. Stokholm J, et al. Maturation of the gut microbiome and risk of asthma in childhood. Nat Commun. 2018;9(1):141. PMID 29321519
  9. Inchingolo F, et al. The Impact of Cesarean Section Delivery on Intestinal Microbiota. Int J Mol Sci. 2024;25(2):951. PMID 38256127
  10. Moore J, et al. Intrapartum antibiotics in cesarean section, the infant microbiota and allergic diseases. Acta Obstet Gynecol Scand. 2023;102(8):970–981. PMID 37067195
  11. Plamada D, Vodnar DC. Polyphenols-Gut Microbiota Interrelationship: A Transition to a New Generation of Prebiotics. Nutrients. 2021;14(1):137. PMID 35011012
  12. Anhê FF, et al. A polyphenol-rich cranberry extract protects from diet-induced obesity… increased Akkermansia spp. Gut. 2015;64(6):872–883. PMID 25080446
  13. Luu M, et al. Protective Effects of Microbial SCFAs on Intestinal Tolerance and Food Allergy. Front Immunol. 2020;11:1225. PMID 32612610
  14. Di Costanzo M, et al. Butyrate: A Link between Early Life Nutrition and Gut Microbiome in the Development of Food Allergy. Life (Basel). 2021;11(5):414. PMID 33922797
  15. Pelaia C, et al. Interleukins 4 and 13 in Asthma: Key Pathophysiologic Cytokines and Druggable Targets. Front Pharmacol. 2022;13:851940. PMID 35350765
  16. Boonpiyathad T, et al. IL-10 producing T and B cells in allergy. Semin Immunol. 2019;46:101326. PMID 31711770
  17. Zuurveld M, et al. Immunomodulation by Human Milk Oligosaccharides: Potential Role in Prevention of Allergic Diseases. Front Immunol. 2020;11:801. PMID 32457747
  18. Coppola S, et al. Preventive and therapeutic immunonutrition strategies for pediatric food allergy. Front Nutr. 2022;9:1050554. PMID 36532529
  19. Tomova A, et al. The Effects of Vegetarian and Vegan Diets on Gut Microbiota. Front Nutr. 2019;6:47. PMID 31058160
  20. Renz H, Skevaki C. Early life microbial exposures and allergy risks: opportunities for prevention. Nat Rev Immunol. 2021;21(3):177–191. PMID 32918062

Cet article est proposé à titre d’information scientifique et ne constitue pas un avis médical individuel. Il ne s’agit en aucun cas d’une recommandation de prévention ou de traitement des allergies. Pour toute question concernant la diversification alimentaire ou une allergie de votre enfant, consultez votre pédiatre ou un professionnel de santé.

NutriCellScience — Mark DOWN

Laisser un commentaire

En savoir plus sur NutricellScience

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture